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Soyons et les Guerres de religions PDF Imprimer Envoyer

Commencé vers 1619 par Louis XIII pour rétablir l'unité religieuse du royaume notamment dans le Vivarais et autour de Privas. Elle se poursuivie de 1621 à 1622 ou Montmorency de retour en Vivarais à la tête de sept milles hommes, reprit les villes de Villeneuve-de-Berg,Vals et Vallon. A l'arrivée de Richelieu, qui ne pouvait tolérer l'existence dans le royaume d'un parti armé et professant une autre religion que celle du roi la répression s'amplifie. Il commença par prendre La Rochelle après un siège interminable (oct. 1627-oct. 1628). Les protestant du Vivarais cherchèrent alors à venir en aide à la ville rebelle, et leur chef Brison entreprit de fortifier Soyons. En vain : l'armée royale, que dirigeaient le prince de Condé et Montmorency, reprit Soyons, la détruisant et l'incendia.

Croquis du siège de Soyons en 1629 tel qu'il fut représenté par les "reporter" de l'armée royale.
Croquis du siège de Soyons en 1629 tel qu'il fut représenté par les "reporter" de l'armée royale.

Brison fut plus heureux en reprenant Vals, mais périt en janvier 1628 dans des conditions demeurés mystérieuses.

Mise à jour le Lundi, 02 Janvier 2012 11:38
 
Tour penchée, monastère et légendes PDF Imprimer Envoyer

Extrait de l'Album du Vivarais, Albert Dubois, 1842.

Soyons.

Tour penchée et monastère.

Extrait de l'Album du Vivarais, Albert Dubois, 1842. 

 

 

 

Soyons offre, dans son étymologie même, une sorte d'indication de sa position topographique.

 

En ce lieu, près des bords du Rhône, un monastère avait été construit sous l'abri de la muraille colossale d'un rocher, au-dessus de ce rocher, un château fort, dont nous avons reproduit les ruines, élevait dans les airs sa tour, qui s'incline aujourd'hui comme un vieillard penché vers la tombe.

 

Ce château s'appelait Yons

 

Le monastère et les chaumières qui se groupèrent tout à l'entour, s'appelèrent Sous Yons ou Soyons.

 

 

Je livre cette singulière étymologie, que j'ai recueillie sur les lieux, à l'appréciation des érudits et des archéologues.

 

Soyons, que les latinistes du moyen âge nommaient Sub-Dione, a conservé des traces du culte païen que les Romains y avaient importé; on y a trouvé un taurobole, qui a été placé à l'entrée du village, du côté de Valence, sur la droite de la grande route. Le vénérable curé du village voulait le faire transporter dans son cimetière, et planter la croix sur ce vieil emblème d'une religion idolâtrique : c'eût été le symbole matériel du triomphe remporté par le christianisme. Cette idée ingénieuse n'a pas reçu d'exécution.

 

L'église, qui est petite mais d'une bonne architecture, était renfermée dans une antique abbaye dont les ruines, rasées presque au niveau du sol, s'aperçoivent encore tout à l'entour.

 

On ne peut pas déterminer, par titres, la date précise de la fondation de cette abbaye, attendu que ses vieux cartulaires ont été brûlés, au seizième siècle, par les protestants (1). Depuis cette époque, les religieuses de Soyons, de l'ordre de saint Benoît, transférèrent à Valence leur principal établissement. D'après d'anciens catalogues du monastère de Soyons (2), il est constaté qu'en 1245, l'abbesse Bernarde céda à Philippe de Savoie, administrateur de l'église de Valence, la haute justice de Soyons. Des titres postérieurs rapportent, avec l'expression d'une vive douleur, l'apostasie de l'abbesse Louise Damanze, qui, en 1569, embrassa la religion réformée.

 

(1) Catellan, Antiquités de l'église de Valence, pag. 1298.

(2) inventaire manuscrit des titres de l'abbaye de soyons, in folio, deuxième liasse, n° 14 et 15.

Ollivier, Essais historiques sur la ville de Valence.

 

Le grand rocher qui domine Soyons offre les traces d'un travail curieux qui, suivant les gens du pays, remonterait seulement au temps des guerres de religion (1); c'est un sentier taillé dans le roc, qui conduit, dans la direction du nord au midi, vers la cime de la montagne.

 

Du reste, il est certain que Soyons était l'une des places fortes des calvinistes; ils s'y maintinrent à plusieurs reprises avec une remarquable ténacité. Comme ils occupaient à la fois les bâtiments fortifiés du monastère sur les bords du Rhône, et le château d'Yons, qui est au-dessus, ils interceptaient sur ce point toute communication entre Lyon et le Midi. En 1627, le célèbre Brison et plus de cinq cents des siens, y étaient retranchés; ils mettaient à rançon, depuis plusieurs mois, tous les convois qui passaient sur le fleuve. Le 12 décembre de cette même année (2), les troupes du roi, commandées par le prince de Condé, vinrent les assiéger; ils demandèrent à capituler, obtinrent une suspension d'armes, et profitèrent de la nuit suivante pour s'évader - le prince de Condé se mit à leur poursuite et leur donna la chasse jusque dans les communes de Beauchastel et de Saint Aubans. On détruisit alors, sur la montagne et dans la plaine, les fortifications de Soyons.

 

Après avoir jeté un coup d'œil sur l'histoire de cette localité, nous allons raconter sa légende pieuse et sa légende chevaleresque. Voici d'abord sa légende pieuse :

 

Venance était un des fils de Sigismond, roi de Bourgogne: dès son enfance, il S'était fait remarquer à la cour de son père par la plus tendre piété; il n'était pas encore parvenu à l'âge mûr, que déjà sa réputation de sainteté s'étendait jusque dans, le midi des Gaules. Le clergé de 'Viviers, qui sentait le besoin de mettre à sa tête un homme apostolique qui joignit à l'autorité de la vertu celle d'un grand nom, envoya des députés à la cour du roi Sigismond pour lui demander son fils. Venance voulut en vain se dérober aux brillants honneurs de l'épiscopat dont il se croyait indigne; on fit violence à son humilité, et on le ramena en triomphe à Viviers. Il gouverna son diocèse avec la plus haute sagesse, et mourut en saint comme il avait vécu. Gondemar, nouveau roi de Bourgogne et frère de Sigismond, redemanda le corps de son neveu pour l'inhumer dans l'église principale d'Autodunum (Autun). Le clergé de Viviers, non sans regret, acquiesça à cette demande: le corps du saint fut placé dans un bateau recouvert d'étoffes noires et précieuses, où brillaient les insignes de la maison de Bourgogne. Un équipage de quarante chevaux était destiné à faire remonter ce bateau le long des rives du Rhône et de celles de la Saône jusqu'au dessus de Châlons; là, d'autres moyens de transport étaient préparés.

 

(1) Le Soldat du Vivarais explique à quelle occasion ce travail aurait été fait : «La ville de Soyons, dit il , ne fut pas relevée depuis le siège qu'en avait fait le prince; mais, quant aux remparts, tours et cavernes du haut du rocher qu'on appelait les Sangles, le tout avait été réparé et fortifié beaucoup mieux qu'auparavant, de sorte que M. de Chabreilles avait complètement interrompu le commerce du Rhône. Chambonnet, fils naturel du défunt sieur de Brison, y commandait. Lors de sa capitulation à Vals, il avait fait la promesse de ne jamais porter les armes contre le service du roi, et Sa Grandeur lui avait fait celle de le pendre s'il contrevenait , de sorte qu'il se résolut d'en éviter le hasard ; ce qu'il lit par un bonheur nonpareil, s'étant tous, au nombre de deux cents , coulés, à la faveur de la nuit obscure, en bas du rocher , par un endroit assez difficile, et de là gagnèrent le mauvais pays, laissant le regret à chacun de ce qu'ils n'avaient pas été attrapés, et notamment à M. de Montmorency , etc. ( Commentaire du Soldat du Vivarais, pag. 272-274.)

(2) Voir la brochure contemporaine, intitulée ; Récit véritable de ce qui s'est passé en la prise des villes de Soyons, Beauchastel et Saint Aubans, en Vivarais, par Mgr le prince, avec la faite du sieur Brisons (1627, Paris, chez Guillaume Loyseau.)

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Quand l'équipage arriva à la hauteur de Soyons, les chevaux parurent saisis d'une sorte d'engourdissement; ils restèrent insensibles aux plus vives excitations de leurs conducteurs. On mit en réquisition tous les bœufs du pays, car il ne s'agissait, en apparence, que de triompher de la force opposée par le courant à la continuation de la marche du bateau: les bœufs restèrent immobiles à leur tour, et l'aiguillon sembla s'émousser sur leurs flancs. Enfin, on reconnut qu'il y avait là quelque chose de surnaturel, et qu'il ne fallait pas lutter contre la volonté de Dieu. Le corps du saint, sur la demande du seigneur du château d'Yons, fut déposé au bas de son rocher féodal; ce seigneur y fit construire sur-le-champ une chapelle funéraire pour y renfermer un si précieux dépôt, et il fonda, peu de temps après, le monastère de Soyons dont nous avons parlé.

 

Les calvinistes, par fanatisme religieux, brûlèrent le corps de saint Venance dont les bénédictines de Soyons, en fuyant du monastère, ne sauvèrent que deux fragments. L'une de ces reliques resta à Valence, où la plupart d'entre elles, ainsi que nous l'avons dit plus haut, S'établirent d'une manière stable ; l'autre relique fut rapportée dans l'église de Soyons, où elle est encore l'objet d'un pèlerinage annuel (1).

Nous allons maintenant raconter, avec un peu plus de détails, la légende chevaleresque de Soyons, ou la tradition locale sur la fausse lépreuse de la tour des Sangles.

 

(1) Columbi, de rebus gestis episcoporum Vîvariensium; Ado et alii scriptores ecclesiastici.- La relique de saint venance , qui est restée à Valence , est maintenant dans la chapelle attenante à l'église de l'hôpital.

 

La Lépreuse de Soyons.

 

Le 25 mai 1098, un ciel pur comme une glace s'étendait sur le Vivarais; quelques légers nuages se repliaient au loin sur les Alpes du Dauphiné, et flottaient dans l'atmosphère sans la troubler. Le soleil se levait radieux derrière ces montagnes dont les cimes semblaient nager dans une douce vapeur. Ses premiers rayons, en inondant de leur lumière la plaine du Valentinois et les majestueux bassins du Rhône, rencontrèrent, au pied du rocher de Soyons, une étrange et solennelle cérémonie.

 

L'évêque de Valence, revêtu d'un surplis et d'une étole, sortait, avec son clergé, du monastère de l'église de Soyons. Les bénédictines le suivaient, précédées de leur abbesse, puis venait le baron de la Voulte, revêtu de son armure d'acier: quelques-uns uns de ses officiers l'escortaient respectueusement. Plusieurs seigneurs des environs se groupaient derrière lui. Enfin, à la queue de ce cortège, on voyait une foule immense de peuple, venu de Valence, de Crussol et des villes les plus voisines du Vivarais et du Dauphiné.

 

L'évêque et son clergé passèrent en dehors du bâtiment du monastère et en firent le tour; ils arrivèrent au pied d'une cellule dans laquelle on venait de pratiquer une porte extérieure, comme le témoignait le ciment encore humide qui en entourait le cadre: là, le hérault de l'évêque appela par trois fois Iseult du Béage, jeune novice qui habitait cette cellule. Elle descendit la tête couverte d'un voile noir : sa démarche était chancelante ; Elle s'appuyait de temps en temps sur une sœur converse qui marchait à côté d'elle. Quand elle fut sur le seuil de la porte, on lui fit signe de s'arrêter. L'évêque de Valence déroula alors un volumineux parchemin (1) contenant une sentence de son juge ecclésiastique, et il en donna lecture à haute voix. Il en résultait que, d'après le rapport d'une matrone, le juge avait reconnu qu'Iseult du Béage, âgée de dix-neuf ans, était atteinte de la lèpre, et, comme telle, il l'avait condamnée à être retranchée de la société civile. On entendit alors de cruels sanglots s'échapper de la poitrine de la jeune fille voilée; le peuple écoutait dans le silence et la stupeur. Les lépreux n'étaient pas alors aussi multipliés qu'ils le furent depuis, et la coutume de les séparer corporellement du monde, transformée dans la suite en loi générale de l'Église, n'était pas universellement établie. C'était la première fois qu'on procédait, dans le diocèse de Valence, à cette imposante et sombre cérémonie, déjà usitée pourtant dans les diocèses voisins.

 

Iseult du Béage, seul rejeton d'une noble famille du Vivarais, et unique héritière de plusieurs seigneuries depuis que son père, Gérenton du Béage, était mort à la croisade, avait dû se croire promise, par sa naissance et sa fortune, à de hautes et brillantes destinées. Pupille du baron de la Voulte, elle avait en vain imploré son appui contre la sentence qui la frappait; le baron lui avait fait répondre qu'il ne pouvait rien pour elle, et qu'il fallait que la sentence ecclésiastique s'exécutât: seulement, il avait décidé qu'une tour de son château des Sangles, près de Soyons, serait le lieu de séquestration de la jeune lépreuse, et que sa solitude serait partagée par une villageoise, compagne de son enfance, qui s'était offerte à courir les risques de cette dangereuse cohabitation (2).

 

(1) Instrumentum judicis ecclesiastici. Voir Rituales parisienses du quinzième et même du seizième siècle. Soyons dépendait de l'évêché de Valence.

(2) Un peu plus tard, les supérieurs ecclésiastiques n'auraient peut être pas permis de pareils adoucissements. Au reste, il s'établit , dès la fin du douzième siècle, une foule de maladreries, où les lépreux étaient très bien soignés.

 

Après avoir donné lecture de la sentence du juge ecclésiastique, l'évêque de Valence jeta de l'eau bénite sur la pauvre malade, puis il l'engagea à subir, avec une résignation toute chrétienne, la terrible épreuve que le Ciel lui envoyait.

 

 

Ma sœur (1), lui dit il, chère affligée du bon Dieu pour avoir à souffrir moult tristesse, tribulation, maladie, méselerie, et autre adversité du monde, on parvient au royaume de paradis, où il n'y a nul meschief, ne nulle adversité, mais où sont tous purs et nets, et sans quelconque tache d'ordure, plus resplendissants que le soleil, où que vous irez si Dieu plait; mais que vous soyez bonne chrétienne et que vous portiez patiemment cette adversité, Dieu vous en donne la grâce ! Car, ma sœur, telle séparation n'est que corporelle; quant à l'esprit, qui est le principal, vous êtes toujours à Jésus Christ autant que vous fûtes oncques, et aurez part et portion à toutes les prières de notre mère sainte Église, comme si personnellement étiez tous les jours assistante au service divin avec les autres; et, quant à vos petites nécessités, le très haut et très puissant seigneur baron de la Voulte, votre oncle et tuteur, y pourvoira, et Dieu ne vous délaissera point: seulement, veillez sur vous-même et ayez patience; Dieu demeurera avec vous. Amen. »

 

L'évêque de Valence exhorta ensuite Iseult du Béage à le suivre volontairement dans l'église de Soyons, où elle entendrait la messe et recevrait la bénédiction épiscopale.

 

Alors, tout le cortège se forma en procession pour retourner à l'église; le clergé fermait la marche, et devant le clergé marchait la lépreuse enveloppée de son voile. On chantait, sur un ton lugubre, les Psaumes de la pénitence, où le roi prophète semble avoir exhalé tous les gémissements de la douleur et du repentir.

 

Sous le porche même de l'église, tenant à la porte du milieu, deux prie Dieu, revêtus d'une étoffe noire, avaient été placés entre des barrières qui les séparaient du reste de l'église c'est là que l'on fit entrer Iseult et sa compagne ; puis, la porte par laquelle elles étaient venues, se referma, et la foule, qui augmentait toujours, pénétrait dans le temple par les entrées latérales.

 

L'évêque dit alors la messe, dont les prières étaient admirablement adaptées à la situation de cette infortunée, à qui on faisait un désert au milieu du monde.

 

« Autour de moi, disait il, sont les gémissements de la mort (2); autour de moi sont les douleurs de l'enfer. Du sein de la tribulation, j'ai invoqué le Seigneur, et il a écouté ma voix dans son temple saint. » Et plus loin: « Ayez pitié de moi (3), Seigneur, car je souffre profondément: guérissez-moi, mon Dieu! »

 

« R. Tous mes os ont été remués, et mon âme a éprouvé un grand trouble. »

 

(1) Histoire de saint François d'Assise, par Émile Chavin.

(2) Introïtus missœ leprosorum (Rituales Parisienses de 15144 et 1566).

(3) Gradualis (Idem).

 

V. Louez Dieu, qui guérit les hommes au cœur contrit, et qui adoucit l'amertume de leur pénitence. L'évêque de Valence donna à la pauvre Iseult le remède mystique qui fortifie et qui soulage; la communion lui fut apportée de l'autel jusqu'à la chapelle cellulaire.

 

On remarqua ensuite l'accent de foi et de ferveur avec lequel le saint pontife récita ces paroles de l'oraison de la postcommunion :

 

Oh mon Dieu ! (1) refuge puissant de toute infirmité humaine! accordez la vertu de votre protection à notre pauvre malade, afin qu'elle mérite d'être représentée à votre Église, toute purifiée du mal qui la dévore, etc.

 

Après que le sacrifice de la messe eut été achevé, on vit un spectacle imposant: l'évêque fit sortir la lépreuse sur le cimetière qui était attenant à l'église, pendant que son clergé chantait le De profundis et le Libera me ; ensuite, il prit par trois fois une pellée de terre sur le bord d'une fosse récemment ouverte, et par trois fois la lui mit sur la tête en disant: « Meurs au monde, renais à Dieu (2). »

 

(1) Postcommunio (Idem).

(2) Cette portion de la cérémonie était suivie d'une série de défenses légales qui n'auraient eu aucun but pour Iseult, condamnée à une captivité réelle, au lieu d'être reléguée dans une chaumière au milieu des bois. Voici la terrible formule d'interdictions telle que nous la transmettent les vieux rituels du quatorzième, du quinzième et du seizième siècle

 

La procession s'éloigna ensuite de l'église dans le même ordre où elle y était entrée; mais, au lieu de tourner autour des bâtiments du monastère pour revenir à la cellule où on avait pris la lépreuse, elle remonta les rives du Rhône jusqu'à la première gorge qui s'ouvrait sur la gauche là, elle s'avança au milieu des haies d'aubépine et d'églantiers fleuris, en chantant les saintes litanies. Elle gravit ensuite les contours d'un chemin escarpé qui conduisait au château de Soyons. Le donjon ou la grande tour carrée était séparée du reste de la forteresse et en commandait les approches; c'était là que le baron de la Voulte avait fait préparer le triste appartement où la pauvre Iseult devait passer le reste de sa vie. Au moment où elle allait franchir le seuil de la poterne basse destinée à se refermer sur elle pour jamais, l'évêque se contenta de lui remettre la housse de lépreuse, en lui disant:

 

- Je te défends de jamais entrer en l'église, marché , moulin, four publie et en toute compagnie et assemblée de gens.

 

- Je te défends que tu ne voises point hors de ta maison , sans ton habit de ladre , afin qu'on te connaisse et que tu ne voises point déchaux.

 

- je te défends que jamais tu ne laves tes mains et autres choses d'entour toi en rivage, ne en fontaine, ne que tu ne boives; et se tu veux de l'eau pour boire, puise en ton baril et en ton escuelle.

 

- Je te défends que tu ne touches à chose que tu marchandes on que tu achètes, avant qu'elle soit tienne.

 

- Je te défends que tu n'entres point en taverne. Si tu veux du vin, soit qu'on te le donne ou que tu l'achètes, fais le entonner en ton baril.

 

- Je te défends que se tu vas par les chemins et tu encontres aucune personne qui parle à toi, tu te mettes au-dessous du vent avant que tu répondes.

 

- Je te défends que tu ne voises par étroite ruelle, afin que si tu encontres aucune personne, qu'elle ne puisse pis valoir de toi.

 

- Je te défends que si tu passes par aucun passage, tu ne touches point au puits, ou à la corde, si tu n'as mis tes gants.

 

- Je te défends que tu touches à enfants , ne leur donnes aucune chose.

 

- Je te défends que tu ne boives ni ne manges à autres vaisseaux que aux tiens.

 

- Je te défends le boire et le manger avec compagnie, sinon avec meseaulx (lépreux). »

 

Cette longue série de défenses religieuses, qui avaient pour sanction les anathèmes de l'Église, rappelle l'interdiction de l'eau et du feu des anciens païens. Les épaisses murailles, les portes et les barreaux de fer étaient remplacés par ces barrières morales, élevées autour du lépreux. l'Église, appuyée sur la foi des peuples, se sentait sûre de sa puissance, et elle en faisait un sublime usage.

 

Ma sœur, recevez cet habit, et le vestez en signe d'humilité, sans lequel désormais, si jamais le pouvez, je vous défends de sortir de votre maison.

 

Il revêtit d'une housse semblable la villageoise qui s'était offerte à servir Iseult dans sa prison; il loua sa charité tout évangélique, mais il l'avertit qu'elle serait soumise à la même loi de rigueur que celle à qui elle se dévouait.

 

L'évêque, prenant ensuite la lépreuse par son vêtement, l'introduisit, ainsi que sa compagne, jusque sur le seuil de la poterne de la tour, en récitant ces paroles du Psalmiste : « Voici le lieu de mon repos à jamais; je l'habiterai : il est l'objet de mon désir. »

 

C'est ainsi que la religion, avec ses espérances immortelles, apprenait au captif à bénir ses chaînes, et au plus délaissé des êtres, à aimer ses misères.

 

Ordinairement on assignait au lépreux, pour demeure, une chaumière isolée (domunculam); on l'y conduisait processionnellement. Devant la porte de cette chaumière, on plaçait les habillements qu'il devait revêtir, la cliquette par laquelle il devait avertir les passants de son approche, et tout ce qui devait composer son chétif mobilier (1). Un tronc était placé contre le mur de sa demeure pour recevoir les offrandes de la charité. Ces humiliantes épreuves furent épargnées à Iseult, qui devait être complètement recluse, et que le baron de la Voulte s'était chargé de défrayer et de nourrir.

 

Après que cette cérémonie eut été achevée, on lut sur le visage de tous les assistants une expression de tristesse et d'amertume. Dans quelques groupes, composés de serfs, de vilains et d'artisans, on s'apitoya sur le sort de la noble damoiselle; on fit plus: on osa mettre en doute la justice de la sentence qui l'avait condamnée.

 

- « Nous l'avons aperçue , disaient des clercs de Valence, au moment où elle soulevait son voile pour recevoir la sainte communion, et elle n'avait aucune des marques de la lèpre. »

 

- « Quant à moi, dit un homme d'armes au teint basané, venu récemment de la Palestine, je l'ai vue au grand jour, au moment où elle revêtait la housse au pied de la tour des Sangles: jamais yeux noirs n'ont rayonné de plus de feu et de vie; jamais teint frais et coloré n'a brillé de plus d'éclat aux clartés du soleil. »

 

(1) Le prêtre qui faisait la cérémonie lui remettait, avec les exhortations suivantes, les principaux objets qui composaient ce mobilier.

 

- « Prenez ce baril , disait il, pour prendre ce qu'on vous donnera pour boire, et vous défends, sous peine de désobéissance , de boire aux fontaines et puits communs , de ne vous y laver, en quelque manière que ce soit, ni vos draps, chemises et toutes autres choses qui auraient touché votre corps. »

 

- « Prenez cette cliquette en signe qu'il ne vous est permis de parier à personne, sinon aux autres meseaulx, si ce n'est par nécessité; et si avez besoin de quelque chose , la demanderez aux sons de cette cliquette, en vous tirant loin des gens et au-dessous du vent. »

 

- «Prenez ces gants, par lesquels il vous est défendu de toucher chose aucune à main nue, sinon ce qui vous appartient et ne doit venir entre les mains des autres. »

 

- «Prenez cette panetière pour y mettre ce qui vous sera élargi par les gens de bien , et aurez soin de prier pour vos bienfaiteurs, etc. »

 

On entrevit alors qu'il y avait, dans la destinée d'Iseult, quelque chose de mystérieux; on soupçonna qu'une horrible machination avait été tramée contre cette jeune fille. Cependant, la sainteté de l'évêque de Valence semblait repousser ces suppositions; il n'aurait pas été le complice de la fraude, ni de la tyrannie. Dans la première période du moyen âge, les évêques, héritiers de cette espèce de tribunat exercé par les défenseurs de la cité (1), étaient regardés comme les soutiens naturels du faible et les vengeurs de l'opprimé. Quand une opposition populaire ne s'appuyait pas sur eux, elle pouvait difficilement prendre quelque consistance.

 

L'attention publique continua pourtant à se porter sur Iseult du Béage, et voici ce qu'on apprit au sujet de cette jeune damoiselle (2).

 

Unique enfant de Gérenton du Béage et de Françoise de Balazuc, Iseult ouvrait à peine les yeux au jour quand elle perdit sa mère. Gérenton du Béage, toujours en expéditions et en courses de guerre, l'envoyait souvent faire de longs séjours au château de la Voulte; là, elle se trouvait confiée à la tendresse de sa tante Clodine de Balazuc, qui avait un fils plus âgé qu'Iseult et une fille qui l'était un peu moins.

 

Quand Urbain Il prêcha à Clermont la croisade sainte, le grand cri: Dieu le veut ! Dieu le veut! retentit des montagnes de l'Arvernie dans celles du Vivarais. Pons de Balazuc et Gérenton du Béage annoncèrent qu'ils voulaient prendre la croix; une foule de Vivarois de tout âge et de toute condition s'empressèrent de s'enrôler sous leur bannière. Le jeune Arthur de Bermond d'Anduze, fils du baron de la Voulte, s'échappa de la maison paternelle, pour aller rejoindre ses deux oncles; il se rangea avec eux sous la bannière de l'illustre Raymond de Toulouse, et partit pour la Palestine.

 

Mais, deux ou trois ans après le départ de Gérenton pour l'Orient, Clodine de Balazuc mourut, et Iseult se trouva sans protectrice et sans guide.

 

Le baron de la Voulte était un de ces guerriers durs et farouches qu'aucune espèce de culture n'avait civilisé; il n'avait qu'une seule affection, celle que lui inspirait sa jeune fille Berthe, dont il gâtait le caractère naturellement altier et Capricieux, en exigeant que tout se soumît à ses volontés d'enfant.

 

(1) Defensores civitatis. Voir le savant ouvrage de savigny.

(2) Nous sommes ici les échos des traditions populaires de la localité.

Cette affection exclusive le rendit injuste pour sa nièce Iseult, qui était réduite à remplir, en quelque sorte, le rôle de suivante de Berthe, pour être tolérée dans le château.

 

Cependant cette jeune Iseult, qu'on était accoutumé à voir toujours timide et soumise, eut un moment de sublime révolte contre son oncle. Un jour, un jeune serf du voisinage, qui avait été son frère de lait, fut condamné à être pendu pour avoir tué une biche, et pour être allé la vendre clandestinement aux gens de l'évêque de Valence: des lois sévères existaient contre le braconnage, et elles étaient appliquées avec rigueur par les baillis des baronnies féodales; mais presque toujours les seigneurs adoucissaient, par des commutations de peines, les sentences de leurs justiciers; ils donnaient même quelquefois des lettres d'abolition complète à des délinquants qui leur étaient particulièrement recommandés. Iseult crut donc pouvoir obtenir la grâce de son frère de lait; elle en adressa la demande à son oncle, au moment qu'il revenait de la chasse où il avait eu un heureux succès; mais le morose vieillard, aussitôt qu'il entendit cette requête, fronça le sourcil, et S'écria :

 

« Silence, enfant; ne vous mêlez pas de ma justice !

 

-Mais, quoi! mon oncle, ce malheureux Bertram sera ...... Pendu, oui, pendu, jour de dieu! Où en serions-nous, si nous laissions nos serfs piller nos terres et usurper nos droits ? »

 

La pauvre enfant se retira en sanglotant dans son oratoire; elle comprit alors le vide affreux que laissait, entre elle et le féroce baron, la mort de sa tante et l'absence de son cousin, Arthur de Bermond , jeune homme au cœur ardent et généreux. Le lendemain matin, son oncle la fit mander auprès de lui et lui annonça qu'elle eût à entrer au couvent de Soyons, où elle prendrait le voile au bout d'une année de noviciat.

 

« Je viens d'apprendre, lui dit il brusquement, que votre père est mort en Syrie, vous êtes maintenant doublement sous ma dépendance; je suis à la fois votre suzerain et le représentant de l'autorité paternelle à votre égard; ainsi, vous n'avez d'autre parti à prendre qu'à m'obéir. »

 

Iseult pâlit et pensa s'évanouir en entendant ces paroles; absorbée par le chagrin de la perte cruelle qu'elle venait de faire, elle ne songea pas à protester contre la vocation qui lui était imposée. Quand elle eut un peu recouvré sa présence d'esprit, elle ne demanda plus qu'une grâce, celle de pouvoir emmener avec elle une jeune villageoise appelée Catherine Théaule. Catherine Théaule était la sœur du braconnier pour qui Iseult avait intercédé, et elle avait juré à cette officieuse protectrice un de ces dévouements sans bornes dont notre siècle a perdu le secret.

 

Le baron de la Voulte savait que le fief du Béage lui ferait retour, pour cause de déshérence, si Iseult mourait du monde, en embrassant la vie religieuse et en renonçant à tout droit de propriété; il accroîtrait ainsi son patrimoine destiné à enrichir son fils Arthur, ou bien sa fille Berthe, si Arthur périssait dans les combats; enfin , il se débarrasserait d'une jeune fille qui osait censurer ses actions.

 

Quand Iseult entra au couvent des bénédictines de Soyons, on lui donna une cellule isolée du reste du monastère, on la dispensa d'une partie des rigueurs de la règle, et on permit qu'elle se fît servir par l'excellente Catherine, qui prit l'habit de sœur converse.

 

Dix mois s'étaient écoulés pour elle dans ces pratiques monastiques dont l'austérité lui paraissait douce, en comparaison des mortifications dont on l'avait abreuvée au manoir de la Voulte. Déjà elle s'était accoutumée à l'idée de passer sa vie entière dans ce cloître sombre, quand un événement inattendu vint troubler son existence et reporter ses désirs vers un monde auquel elle semblait avoir dit adieu pour jamais.

 

Le bruit avait couru qu'Arthur de Bermond avait été blessé à ce même siège d'Archos où Gérenton du Béage et Pons de Balazuc avaient perdu la vie; Iseult était restée sous l'impression de cette nouvelle quand elle était entrée au couvent. Elle avait passé avec son cousin une partie de son enfance et de sa première jeunesse. Arthur la protégeait contre les exigences et les taquineries de Berthe; pour lui plaire, il aurait souffert toutes les fatigues, bravé tous les dangers. Enfant, il montait au sommet des tilleuls centenaires pour lui chercher des nids d'oiseau; devenu plus âgé et plus fort, il veillait sur les jours de sa jeune cousine. Un jouir, il eut le bonheur de la sauver des atteintes d'un taureau furieux.

 

Après qu'il fut parti pour la croisade, Iseult continua de placer en lui je ne sais quelle vague espérance; elle attendait son retour avec cette foi mystérieuse qui vient du cœur.

 

Mais tous ses rêves d'avenir s'évanouirent à la nouvelle de la blessure mortelle d'Arthur; et quand près d'un an se fut écoulé sans qu'elle eût entendu parler de lui, elle ne douta plus de son malheur. Il lui sembla qu'en coupant ce dernier lien qui la rattachait au monde, la Providence l'appelait à la vie monastique: elle ne songea donc plus qu'à consommer tous ses sacrifices par la prise du voile.

 

Elle était dans ces pieuses dispositions, quand, tout à coup, Catherine Théaule entre dans son oratoire, et lui apporte un petit parchemin au sceau des Bermond, en lui disant d'un air joyeux : « Lisez, madame, lisez. » C'était une lettre d'Arthur, qui annonçait à Iseult son retour prochain, et qui lui disait en substance: « Je sais tous vos maux et j'y mettrai fin; espérez. » Un de ses écuyers, nommé Pierre Foulque, avait été porteur de cette missive, et, pour la faire remettre à Iseult, il avait gagné la tourière du couvent.

 

Une révolution se fit alors dans le cœur de la jeune fille; elle sentit sa vocation religieuse, sur laquelle elle s'était fait illusion jusqu'à ce jour, disparaître pour faire place à des espérances toutes terrestres. Elle demanda une audience à l'abbesse de Soyons - elle se jeta à ses pieds en la suppliant de prolonger encore d'un an l'épreuve de son noviciat; elle ne se sentait pas encore assez forte, disait elle, pour accomplir son dernier sacrifice.

 

L'abbesse parut l'écouter d'abord avec quelque étonnement, puis elle la releva avec bonté, en l'assurant qu'elle n'avait jamais eu recours à la contrainte pour décider la vocation d'aucune de ses religieuses; seulement elle lui annonça qu'elle ferait part au baron de la Voulte de ce changement de résolution.

 

À dater de ce jour, Iseult s'aperçut qu'on lui refusait les adoucissements qu'elle avait obtenus jusqu'alors, et qu'on redoubla de surveillance à son égard.

 

Inquiète, agitée, elle avait perdu cette sérénité qu'elle avait retrouvée à l'ombre du cloître. Un jour elle se sent atteinte d'une fièvre ardente, puis, un mal inconnu se déclare, sa peau se couvre de taches rougeâtres. Le baron de la Voulte lui envoie une matrone habile dans l'art de guérir; cette matrone déclare que la maladie d'Iseult n'est autre chose que la lèpre : elle en fait son rapport, sur la demande de l'abbesse et du baron, à l'officialité de Valence, et l'officialité juge que, pour sauver le troupeau de la contagion, il faut en séparer la brebis infectée.

 

On ne mettait pas alors, dans les enquêtes -et dans les sentences de cette nature, les précautions qui furent exigées depuis par les canons des conciles: après que la sentence eut été prononcée, l'évêque de Valence fut chargé de l'exécuter; et le jour même où Iseult avait eu le projet de prendre le voile, de bénédictine, fut celui où elle fut corporellement séparée de l'Église et de la société.

 

La malheureuse Iseult, renfermée dans la tour de Soyons, comprit qu'en la flétrissant solennellement comme lépreuse, on avait élevé, entre elle et celui en qui elle avait placé son espoir, des barrières plus insurmontables que celles d'une porte de fer et d'un épais rempart. Les taches rouges dont elle avait été quelque temps couverte avaient entièrement disparu avant le jour même de la triste cérémonie ; Iseult s'aperçut qu'elle était guérie de la lèpre, ou plutôt qu'elle ne l'avait jamais eue. La matrone qui l'avait examinée avait donc fait une grossière méprise -. cette méprise avait elle été tout à fait involontaire ? n'était elle pas l'effet d'un marché honteux dont le baron de la Voulte aurait été l'auteur ? Il y avait dans tout cela quelque chose d'infernal qu'Iseult frémissait d'avoir à démêler; elle ne pouvait qu'avec horreur s'approcher de la vérité.

 

Sous prétexte de procurer à une si noble damoiselle un asile convenable, on lui avait créé une véritable prison; on ne voulait pas que le mensonge judiciaire put être reconnu, et que la prétendue lépreuse fût aperçue en plein soleil par des yeux indiscrets. On avait, il est vrai , doré autant que possible les chaînes qu'on rivait autour d'elle: le mobilier de son petit appartement était plus complet et plus riche que celui qui garnissait sa cellule de bénédictine; à l'heure où la cloche du manoir annonçait les repas de la garnison du baron de la Voulte, on lui apportait des mets préparés avec soin, et on les lui faisait passer par un tour, où Catherine Théaule allait les chercher pour les servir sur une table de chêne poli; un psautier en lettres d'or, revêtu d'élégantes peintures, des heures ornées de riches vignettes, quelques romans contemporains, dont Lancelot du Lac et Rolland étaient les héros, décoraient le dessus d'un bahut finement ciselé; un prie Dieu était placé dans une chambre à côté du salon, avec un lit large et commode que des rideaux en tapisserie fermaient de tous côtés; un petit cabinet, pratiqué dans l'épaisseur du mur, contenait la couche de paille où reposait Catherine, attentive au moindre appel, au moindre gémissement de sa jeune maîtresse.

 

Mais ces aisances matérielles de la vie auxquelles on tenait, d'ailleurs, beaucoup moins alors que de nos jours, ne pouvaient remplacer pour Iseult le jour et l'air de la liberté. Sa chambre était éclairée par des meurtrières étroites où des vitraux bleus, jaunes et violets ne laissaient arriver les rayons du soleil qu'en leur prêtant des teintes bizarres et sinistres; les voûtes sombres de cette chambre semblaient peser sur elle comme un manteau de plomb. Désespérée de la tristesse de sa maîtresse, Catherine Théaule obtint une fois pour elle du châtelain de Soyons la permission de monter au sommet de la tour. A travers les créneaux, Iseult aperçut, d'un côté, le magnifique bassin du Rhône- et la chaîne dentelée des Alpes; de l'autre, les mamelons ondulés du nord du Vivarais, et les cônes basaltiques de Chenevari et du Coiron. Oh ! comme elle aspirait alors l'air et le soleil! comme son imagination courait vers la mer avec les flots du Rhône et les légers esquifs qu'entraînait leur courant! comme elle bondissait sur toutes ces cimes, parmi tous ces glaciers perdus dans un lointain horizon! Après s'être longtemps enivrée de ce vaste spectacle, elle ramena ses regards vers un vallon voisin; là, elle vit un peu de fumée s'élever du milieu des bois, et un toit de chaume lui apparut entre les branches des arbres:

 

« Ah ! s'écria t elle, si on m'avait donné cette humble demeure (1), eussé je dû cultiver moi-même mon petit champ de blé et mendier mon pain comme le font d'ordinaire les vrais lépreux, combien je m'estimerais heureuse ! En respectant toutes les barrières que la religion aurait élevées entre moi et les autres hommes, je pourrais parfois communiquer avec eux; je participerais à la vie de la nature, et je ne serais pas enfermée comme ici dans un morne tombeau. »

 

Alors sa fidèle Catherine chercha à l'encourager, à la consoler; et la bonne Iseult l'embrassa en pleurant, elle lui demanda pardon de son désespoir, elle s'accusa d'être injuste envers la Providence, qui lui avait donné une telle compagne dans sa solitude, une telle amie dans son malheur!

 

(1) Domuncula leprosorum.

 

Du reste, la captivité elle-même n'était pas encore ce qui semblait le plus dur à la pauvre prisonnière; ce qui révoltait surtout Iseult, c'est que son persécuteur faisait passer cette captivité comme une grâce, comme un adoucissement aux peines infligées d'ordinaire aux lépreux. Et puis, le pain qu'on lui donnait, de la part du baron de la Voulte, lui semblait amer; il lui paraissait cruel de, lui devoir, malgré elle, un abri hospitalier.

 

Un jour, elle entend un bruit inusité dans l'escalier qui tournait de la poterne d'entrée au seuil de son petit appartement , sa porte s'ouvre avec fracas; un homme d'armes, accompagné de deux clercs, entre en tenant une lettre aux armes de l'évêque de Valence. Iseult ouvre cette lettre en tremblant; elle lit, elle peut à peine en croire ses yeux:

 

« Prenez courage, ma fille (1), lui disait le vénérable pontife; nous croyons qu'il y a lieu de vous soumettre à un nouveau jugement de notre officialité. Demain une matrone sage et vertueuse, que je connais particulièrement, ira vous visiter dans votre prison; elle fera un rapport, à mon juge ecclésiastique, sur l'état actuel de votre santé. Je cède, en cela , à des doutes qu'on m'a fait concevoir sur la réalité de l'horrible maladie dont on vous a cru atteinte, et aux démarches qu'a faites en votre faveur Le jeune Arthur de Bermond d'Anduze, revenu récemment de Palestine: ce jeune homme m'a chargé de vous dire qu'il avait été blessé en défendant votre père, mort glorieusement sur-le-champ de bataille. Le digne sire du Béage, en rendant le dernier soupir, vous a recommandée à lui:

 

« Soyez, a t il dit, son protecteur et son chevalier. »

 

Arthur de Bermond vous aurait porté lui-même cette lettre, si je ne l'en avais pas détourné, et s'il n'était pas allé voir son père qui est tombé de cheval à la chasse et qu'un sanglier a grièvement blessé.

 

« Sur ce, ma fille, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. »

 

Venait ensuite un post scriptum ainsi conçu :

 

« J'apprends à l'instant que le baron de la Voulte est mort des suites de sa chute et de sa blessure. »

 

L'homme d'armes qui avait apporté cette missive était l'écuyer d'Arthur de Bermond, Pierre Foulques : c'était lui qui, arrivé en France deux mois avant son maître, avait fait passer une lettre à Iseult dans le couvent de Soyons; c'était lui encore qui, au grand jour de la cérémonie, avait hautement manifesté l'opinion que la prétendue lèpre d'Iseult n'était qu'une fable judiciaire.

 

Tout se passa ainsi que l'avait fait espérer la lettre de l'évêque: l'officialité, après toutes les formalités requises, rendit un jugement par lequel elle déclara qu'Iseult du Béage était guérie de la lèpre; en conséquence, on célébra pour elle, à Soyons, avec une grande pompe, une messe de réhabilitation ou de réunion corporelle à l'Église catholique. Cette messe eut lieu sur le même autel où avait été dite la messe de séparation; elle avait attiré une foule de curieux encore plus considérable: on y chanta le Te Deum avec une sorte d'enthousiasme populaire. Après le saint sacrifice, qu'Iseult avait entendu avec la housse de lépreuse, elle dépouilla, sur le seuil de l'église, cette livrée d'infortune; auprès de la fosse, encore ouverte, dont la terre avait été jetée sur sa tête comme un symbole de mort, on lui remit un coffre qui contenait de riches vêtements de châtelaine, conformes à son rang et à son âge: elle semblait, en ce moment, ressusciter au monde plus brillante et plus belle que jamais.

 

Six mois après, une grande fête se célébrait dans la cathédrale de Saint Apollinaire à Valence: près des portes de l'église, des destriers, richement caparaçonnés, hennissaient et frémissaient d'impatience, tenus en mains par des varlets et des pages; la cathédrale était pimpante et parée comme dans ses plus belles solennités. Ce jour là, l'évêque de Valence donnait sa bénédiction nuptiale à deux jeunes époux: l'un était Arthur de Bermond, baron de la Voulte; l'autre était Iseult du Béage.

 

Au moment où s'échangeaient, aux pieds de l'autel, les serments sacrés, on remarqua derrière les époux une jeune damoiselle dont la figure paraissait couverte de sombres nuages; c'était la jeune Berthe de Bermond: le lendemain, elle entrait dans le couvent de Soyons, où elle resta jusqu'à la fin de ses jours. On dit qu'un profond repentir l'avait conduite au cloître, et qu'elle déclara vouloir expier dans les rigueurs de la pénitence les indignes conseils qu'elle avait donnés à son père contre sa cousine.

 

Après que le mariage d'Arthur de Bermond et d'Iseult du Béage eut été consommé, un simple prêtre bénit, dans la même église, une union plus modeste, celle de Pierre Foulques, écuyer, et de Catherine Théaule, femme de charge de la nouvelle baronne de la Voulte.

 

Que si vous voyez, sur le rocher de Soyons, cette tour penchée dont la chute, imminente depuis tant d'années, semble suspendue par une main mystérieuse, n'allez pas soutenir que cette bizarre inclinaison provient, ou de l'action destructive du temps, ou d'une démolition opérée par des réactions politiques les habitants du pays vous diront que la tour de Soyons s'est affaissée sous la réprobation du ciel, et que Dieu l'a maudite depuis qu'elle a servi à punir l'innocence.

 

(1) Cette lettre, écrite en latin, a été trouvée dans les archives du monastère de Soyons.Soyons.
Gravure extraite de l'Album du Vivarais, Albert Dubois, 1842.Soyons offre, dans son étymologie même, une sorte d'indication de sa position topographique.

En ce lieu, près des bords du Rhône, un monastère avait été construit sous l'abri de la muraille colossale d'un rocher, au-dessus de ce rocher, un château fort, dont nous avons reproduit les ruines, élevait dans les airs sa tour, qui s'incline aujourd'hui comme un vieillard penché vers la tombe.

Ce château s'appelait Yons
Le monastère et les chaumières qui se groupèrent tout à l'entour, s'appelèrent Sous Yons ou Soyons.

Je livre cette singulière étymologie, que j'ai recueillie sur les lieux, à l'appréciation des érudits et des archéologues.

Soyons, que les latinistes du moyen âge nommaient Sub-Dione, a conservé des traces du culte païen que les Romains y avaient importé; on y a trouvé un taurobole, qui a été placé à l'entrée du village, du côté de Valence, sur la droite de la grande route. Le vénérable curé du village voulait le faire transporter dans son cimetière, et planter la croix sur ce vieil emblème d'une religion idolâtrique : c'eût été le symbole matériel du triomphe remporté par le christianisme. Cette idée ingénieuse n'a pas reçu d'exécution.

L'église, qui est petite mais d'une bonne architecture, était renfermée dans une antique abbaye dont les ruines, rasées presque au niveau du sol, s'aperçoivent encore tout à l'entour.

On ne peut pas déterminer, par titres, la date précise de la fondation de cette abbaye, attendu que ses vieux cartulaires ont été brûlés, au seizième siècle, par les protestants (1). Depuis cette époque, les religieuses de Soyons, de l'ordre de saint Benoît, transférèrent à Valence leur principal établissement. D'après d'anciens catalogues du monastère de Soyons (2), il est constaté qu'en 1245, l'abbesse Bernarde céda à Philippe de Savoie, administrateur de l'église de Valence, la haute justice de Soyons. Des titres postérieurs rapportent, avec l'expression d'une vive douleur, l'apostasie de l'abbesse Louise Damanze, qui, en 1569, embrassa la religion réformée.

Le grand rocher qui domine Soyons offre les traces d'un travail curieux qui, suivant les gens du pays, remonterait seulement au temps des guerres de religion (3); c'est un sentier taillé dans le roc, qui conduit, dans la direction du nord au midi, vers la cime de la montagne.
Mise à jour le Lundi, 02 Janvier 2012 11:33
 
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Tour_Penchee_1.jpg tour_penchee.jpgTour_Penchee_2.jpg

Inscrite à l’inventaire des monuments historiques, la tour, datée de la fin du XIIe siècle - début du XIIIe siècle, est l’unique vestige des fortifications médiévales du plateau de Malpas.

Gravure_Tour_200x200.jpg

De plan quadrangulaire aujourd’hui ruiné, elle présente une inclinaison due aux travaux de démolition qui ont suivi la prise du village et du fort par les troupes royales en 1629.

 

 

Mise à jour le Dimanche, 08 Février 2009 19:37
 




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